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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 17:30

Un certain jeudi de février 1967

 

Silence !

La voix ferme de la surveillante se répand entre les hautes étagères de livres comme une lame de fond épaisse et sournoise. Les petites conversations s’éteignent sur son passage et finalement, on n’entend plus que les gémissements du parquet ancien sous les pas délicats et attentifs des visiteurs. Dans quelques minutes, quand les conversations auront de nouveau repris de la vigueur, la voix autoritaire reviendra avec la régularité du ressac.

Moi, je suis là, visé devant une imposante collection de livres couverts à l’ancienne en beau cuir bordeaux et à l’écriture dorée et pompeuse : Victor Hugo – Œuvres complètes - . J’ai  douze ans, mais ma taille en laisse paraître à peine dix. Je connais Hugo et ses Misérables, ses héros et je ressemble un peu à son Gavroche, le courage et la gouaille en moins.

Je vis à Alençon, préfecture de l’Orne, rue des Granges, dans la gendarmerie à l’architecture napoléonienne, avec mon frère Karl et mes parents.

Mon père a trouvé ici un poste de gendarme propice au déroulement de sa carrière et ma mère nous élève. Mon père est un modèle d’autorité militaire et conduit l’éducation de ses enfants avec la même fermeté qu’il verbalise les contrevenants au code de la route. Ma mère est douce et discrète. J’aimerais secrètement qu’elle soit plus affirmée. Mais comme le veut la sagesse populaire, dans un couple, il faut un juste équilibre. Ma mère semble s’être ralliée définitivement à cette idée aussi néfaste que répandue. Néanmoins, c’est elle que je préfère et elle le sait.

J’oublie l’essentiel dans ce petit inventaire. Je ne m’appelle pas Gavroche, mais Michel. C’est un prénom populaire en 1955, année de ma naissance. Je commencerais donc ma vie dans la banalité la plus complète si le hasard n’avait voulu que mon patronyme ne soit Ange ! Je m’appelle Michel Ange. Quel heureux hasard, vous ne trouvez pas ?

Je portais cet ensemble patronymique avec fierté jusqu’au jour où j’appris que Michel Ange n’était que le prénom de l’artiste florentin et que son nom complet était Michel Ange Buonarroti. Triste déconvenue. D’autant que Michel Ange prononcé à la française n’a rien à voir avec la musique italienne de Michel Angelo Buonarroti !

Heureusement, j’ai toujours rencontré un instituteur, un  professeur ou  de vils personnages prompts à mettre en avant leur érudition en utilisant ce rapprochement patronymique pour produire un bon mot du genre : « Monsieur Michel Ange (insistez bien sur la prononciation à la française), je doute que vous ayez pu peindre les plafonds de la Chapelle Sixtine ! Ça se saurait ! Vous n’êtes même pas capable d’accorder un adjectif qualificatif avec le nom qui l’accompagne ». Réplique idiote par le raccourci qu’elle opère entre Art et Grammaire, mais qui ne manque pas de flatter celui qui l’a proférée et de porter à l’esclaffement la cohorte servile qui l’écoute.

Moi, je suis à peine vexé, car je suis gagnant. Le simple fait de rappeler cette proximité d’identité à défaut de prouver mes compétences, confirme ce rapprochement entre deux êtres éloignés par cinq siècles. J’ai, dans ces instants de frustration et d’opprobres, le secret sentiment de bénéficier d’une communauté de destin qui se vérifiera un jour.

Mais, revenons dans notre bibliothèque. Il s’agit d’un bâtiment fin XIXème surmonté d’une coupole, un peu comme la Basilique Saint Pierre de Rome, mais en plus petit, évidemment. Depuis que je sais que Michel Ange a réalisé les plans et les premiers travaux de la Basilique, cette comparaison prend pour moi une importance toute particulière et incontournable. Michel Ange a rejoins Michel Ange, le vrai !

Je connais bien la bibliothèque car elle jouxte le collège Aveline que je fréquente en qualité d’élève. Il ressemble un peu à un temple, et pour moi qui découvre les premiers plaisirs de la lecture, c’est le temple dédié à tous ces écrivains que j’imagine forcément  puissants autant que célèbres.

Le lieu est magique, frappé de majesté et conforme à sa destination. Les auteurs sont là, rangés dans l’ordre alphabétique. Ils attendent que vous les remarquiez et les honoriez en saisissant religieusement un exemplaire de leurs écrits pour en admirer la beauté, feuilleter quelques pages, puis reposiez à sa place avec la délicatesse extrême qui sied à ce témoin délicieusement odorant du génie humain.

Car l’odeur a son importance en ce lieu. La force de l’encaustique le dispute au parfum suave du vieux cuir et du vieux papier. On dit souvent que l’odorat possède une mémoire bien supérieure à la mémoire visuelle. Je crois effectivement que cela est vérifiable. Les odeurs de notre jeunesse conservent une présence qui ne demande qu’à s’imposer à l’occasion d’une rencontre olfactive pleine de réminiscences.

Cela restera définitivement attaché à ma personne. Je ne peux pénétrer dans une bibliothèque sans invoquer intérieurement cette odeur passée, ni ouvrir un livre sans commencer par le sentir. Tous les livres contiennent un peu de ces vestiges odorants qui me rassurent et me plaisent.

Pour moi, Michel Ange, étourdi par l’imposante masse des hautes étagères chargées de manuscrits divers, les odeurs envahissantes de la bibliothèque m’enivrent de leur parfum subtil. Je parcours les allées en silence, guidé par les noms d’auteurs ou alerté par un livre à la taille imposante qui semble m’attendre.

J’ai l’attitude respectueuse et déférente d’un amateur définitivement dévoué à l’écriture et bien au fait du rituel qu’imposent les circonstances. Je prends l’air de celui qui connaît, qui va choisir longuement mais assurément sa prochaine lecture.

Souvent, après de multiples hésitations, je me dirige vers le bac des bandes dessinées où je consulte les dernières entrées, peu nombreuses. A cet âge, je suis un enfant comme les autres : l’image m’attire encore davantage que les textes trop longs écrits trop petits… J’en éprouve une certaine honte sous ce chapiteau dévolu à la grandeur de ces hommes extraordinaires qui ont place dans le dictionnaire ! Pourtant, avec courage, je finis par assumer mon choix et tend à la surveillante ma carte d’emprunteur et la bande dessinée sacrilège pour enregistrement.

La prise en compte est faite avec virtuosité et rapidité, comme si la prêtresse des lieux m’accordait à titre exceptionnel l’absolution pour un méfait bénin mais bien réel. Après l’avoir promptement remerciée, je pars en poussant l’énorme porte à deux battants, je me glisse dans l’interstice, je descends avec dignité les quelques marches du vaste perron, puis je pars en courant le long des trottoirs, pressé de rentrer dans mon antre dévorer cette proie facile faite de papier, d’encre et de colle que je tiens serrée contre moi.

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Published by MichelAngelo - dans Mes Nouvelles
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