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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 18:44

Si le doute subsiste…

 

 

Á la course à pied, ce qui est le plus difficile, ce sont les premières minutes. Les muscles sont froids, rechignent à l’effort, le souffle s’emballe inutilement, toutes nos petites faiblesses remontent à la surface pour nous crier d’arrêter !

Moi, je connais… Depuis vingt ans que je pratique cet effort particulier, j’ai appris à gérer ce refus des organes à tirer le meilleur d’eux-mêmes, j’ai dompté cette révolte inutile de mon corps !

Ce soir, il fait beau. Le soleil est bas, mais l’air indique la présence bien réelle du printemps. Mon chronomètre indique 2’34’’. Le stade de la révolte est pratiquement passé. Je sors du village et m’enfonce dans la campagne en empruntant les chemins. Je calque ma respiration sur la cadence de mes foulées. Tout va bien… La campagne est belle et prometteuse…

Pourtant, un doute subsiste dans mon esprit. Comment se fait-il que je m’entraîne ce soir ? D’habitude, je n’ai jamais le temps de m’entraîner le mardi soir. C’est le jour du ravitaillement au Centre Leclerc. Christine, ma chère épouse, n’aurait pas évité ce sacro-saint pèlerinage dans le temple de la consommation sans raison valable !

Je suis sujet à des trous de mémoire trop nombreux qui empoisonnent mon quotidien mais amusent beaucoup mon entourage. La course à pied, en accélérant ma circulation sanguine, stimule mes neurones et je dois dire que c’est un moment privilégié de réflexion et d’introspection pour moi. Pendant cet exercice, mon cerveau semble fonctionner normalement, comme sorti de sa léthargie habituelle. Je retrouve des souvenirs, j’élabore des stratégies machiavéliques, je règle mes comptes symboliquement avec des personnes désagréables ou nuisibles.

Donc… où en étais-je ? 4’57’’ ! D’après mes repères, j’ai déjà passé le premier kilomètre et je cavale entre 4’50’’ et 5’ au kilomètre. Un peu faiblard, mais ce n’est que le début ! Ne jamais oublier la phase d’échauffement. La galvauder peut faire perdre beaucoup de l’énergie nécessaire en fin de parcours.

Ah, oui ! J’ai averti Christine que la météo était inespérée et que je voulais en profiter pour aller courir en rentrant du boulot. Nous rentrons à Sillé le Philippe en voiture chaque soir, laissant derrière nous la ville stressante et nauséabonde pour retrouver la campagne sereine et vivifiante.

Comme à son habitude, lors du trajet, elle a bâti toute une tragédie sur mon égoïsme, mon incapacité à réfléchir plus loin que le bout de mes baskets, et j’en passe…

Dans ces moments-là, je préfère me taire afin de ne pas envenimer les choses. Pourtant elle m’agace furieusement. Tiens, si je l’avais à portée de mains, je lui sauterais à la gorge ! Rien que d’y penser, mon rythme cardiaque s’accélère inutilement, il faut que je me calme…

Une, deux, une, deux… Ce qui est important dans la course à pied, c’est de trouver le bon rythme. Pas trop rapide, pas trop lent, juste la bonne mesure pour tenir une heure, deux heures, trois heures, presque indéfiniment, en accord avec le souffle, comme une musique ancienne scandée par des tambours puissants et réguliers…

Après être passé devant le château de Passay, j’aborde les bois. Le sentier commence tristement en longeant le dépôt d’un ferrailleur qui étale ses carcasses métalliques en tout genre sur deux cents mètres, rendant le site impropre au regard et son entreprise écologiquement méprisable…

Je m’énerve encore… Cool, Michel ! C’est pas toi qui règleras ce problème d’environnement ! Christine milite chez les écolos et passe son temps à envoyer des articles et des photos à la mairie et dans les journaux locaux pour dénoncer ce qu’elle appelle « la pitoyable agonie de la nature ». Cool, Christine ! T’y peux rien non plus ! Si le maire ne veut pas bouger, t’arriveras à rien… Elle sait pas à quel point elle m’énerve !

Tiens, j’ai des taches sur mon tee-shirt. Merde ! Pour un peu, on dirait du sang…

Un doute s’immisce à nouveau dans mon esprit : d’où viennent ces taches ? J’étais sûr d’avoir pris un tee-shirt propre et repassé dans la lingerie…

13’30, je sors du bois. J’ai donc fait 3 kilomètres. Cela fait juste 4’30’’ au kilo ! Merde ! Je vais un peu vite ! La mécanique s’emballe, on dirait ! Pourtant, je me sens bien, pas fatigué, pas de douleurs dans les jambes… Je sais, c’est toujours trompeur cette impression de bien-être qu’on éprouve lorsque le corps est pleinement dans l’effort, dopé par l’adrénaline qu’il s’injecte massivement.

C’est quand même pas ordinaire de ne pas pouvoir se rappeler d’où vient ce tee-shirt… Christine ne m’aurait pas laissé partir avec une tenue sale ! Pourtant, c’est bien le cas… Y’a quelque chose qui tourne pas rond…

Le bitume. Particularité du bitume : il aide la foulée, mais il peut faire mal en raison de sa dureté. J’essaye, autant que possible, de courir sur le bas côté, mais il faut que je veille où je mets mes chaussures pour ne pas risquer de me tordre les chevilles dans un trou ou sur un obstacle caché… Eh puis, il faut être bien chaussé. Moi, je prends toujours des runnings montées sur semelles amortissantes, genre air quelque chose.  On ne se méfie jamais assez du mal que peut faire une mauvaise chaussure à la longue. Comme une mauvaise épouse… Ca vous lamine tout doucement et un beau jour, vous vous réveillez en pensant « Que suis-je devenu ? Comment ai-je pu tomber si bas ? »

Mince alors ! Mes baskets sont constellées de petites taches rouges, comme des éclaboussures. Mon pantalon également, exactement comme mon tee-shirt. C’est quoi ce délire ? J’ai piétiné dans une flaque d’eau rougeâtre sans m’en apercevoir ou quoi ? Peut-être en passant devant le ferrailleur… Il y avait pas mal de flaques d’eau douteuses dans le chemin…

Mon chronomètre indique 27’32’’ quand je passe devant les étangs de la Laire. Je cours  depuis 6 kilomètres. Cela fait toujours 4’30’’ au kilo ; pas de baisse de régime. Je suis bien dans le coup ce soir… Si je pouvais trouver pourquoi mes vêtements sont dans ce triste état, ce serait parfait…

Le gardien des étangs habitait sur place, dans une caravane délabrée… Il a disparu depuis quelques mois sans raison connue. Un mystère, quoi !

J’aime les mystères… Géraldine, ma maîtresse depuis deux ans ne cesse de me le répéter. Michel, arrête tes mystères, dis la vérité à ta femme ! Tu sais bien qu’elle se doute de quelque chose et de toute façon, entre vous, c’est fini ; tu te caches la vérité ; sois toi-même au moins une fois dans ta vie… En fait, ce qu’elle veut, c’est que je vienne vivre avec elle. Elle fait fausse route si elle croit que je vais assumer l’éducation de ses deux odieux bambins et la supporter à longueur d’année ! Pour la bagatelle, ça roule… Elle en connaît un rayon, on ne peut pas lui retirer cette qualité. Mais de là à vivre avec elle… Quitter une emmerdeuse pour retrouver une casse je sais bien quoi… Vous voyez ce que je veux dire ! C’est humain. C’est même définitivement MASCULIN ! Tout ça, je n’oserais jamais le dire à qui que ce soit… Ce n’est pas politiquement correct, ça ne ressemble pas du tout à l’image que je donne à voir. Franchement, si chacun osait dire ce qu’il pense, on serait rudement surpris…

Tiens, me voilà déjà arrivé au cimetière ! Bizarre cette impression de laisser derrière soi quelques minutes sans souvenirs, comme une étrange parenthèse dans sa propre existence. Il paraît que ça arrive à tout le monde, quand on met son attention en sommeil, accaparé par ses pensées, tout en continuant son activité de façon mécanique : conduire une voiture, marcher, faire du vélo, et courir… Notre vie est pleine de trous, de zones d’ombre impossible à éclairer…

Christine ne semble pas connaître cet état de pseudo endormissement éveillé. Elle est toujours aux aguets, très concentrée et certainement incapable d’évasion onirique… Elle est terre à terre, sans imagination.

Moi, j’aime le rêve, la littérature, le cinéma, la musique, la peinture… Toutes ces traces laissées par les créateurs alors que leur geste et leur pensée ne leur appartiennent plus, qu’ils sont porteurs d’une vérité qui les dépasse et dont ils offrent une interprétation qui peut être belle ou touchante si elle reçoit un écho chez le spectateur…

 36’21’’ pour 8 kilomètres. La côte du cimetière a fait baisser un peu la moyenne. A moins que cette période d’absence éveillée m’ait fait perdre le rythme… J’accélère dans la petite côte qui ramène dans les bois, et le retard sera comblé ! Je sais, on dit toujours qu’il faut éviter d’accélérer en montée, mais au contraire raccourcir la foulée en restant dans le rythme, moi, je n’aime pas cela ; j’ai la faiblesse de croire que je suis très fort en montée… Une, deux, Une, deux !

Dire qu’on risque de finir là, dans ce lieu énigmatique, dans un cimetière… Christine passe son temps à craindre ce dernier instant sur la terre, la seconde où tout chavire pour un au-delà aussi incertain qu’improbable… Elle voudrait mourir dans son sommeil. Courageuse, quoi ! Moi, je crois en avoir pris mon parti. Je suis prêt à mourir, mais je ne veux pas mourir salement, dans le sang, obliger le personnel de secours à ramasser les morceaux en retenant leurs hauts de cœur ! Donner l’envie de vomir aux gens, c’est la perspective que j’exècre le plus au monde ! Christine, ce n’est pas son problème.

La seule chose qui l’intéresse c’est de mourir sans s’en rendre compte, proprement et en douceur. Imbécile ! Ce n’est pas toi qui choisiras ! Lorsque tu auras été victime d’un accident de la route ou d’avion, et après avoir bien souffert, tu seras peut-être un tas de viande sanguinolent et répugnant qui donnera longtemps des cauchemars au personnel de secours ! Qui sait ?

Elle m’énerve, si elle savait comme elle m’énerve ! Si ça se trouve, c’est elle qui a taché ma tenue de course. Elle hait la course à pied, comme elle hait tout ce qui vient de moi ! Pauvre c…, si elle savait combien je la déteste !

Château d’eau ! Tout le monde descend ! C’est le point culminent du village. Maintenant, il me reste 900 mètres à courir en descente. Le chrono est tout bon : neuf kilomètres pour 40’34’’. Toujours 4’30 au kilo ! Un régal ! Ceux qui n’ont jamais couru ne peuvent la moindre idée de ce que l’on ressent dans ces moments-là. Une impression de voler et un sentiment de puissance indéfinissable qui font de cet effort un vrai bonheur !

Le vrai bonheur, ce serait de suivre les conseils de Géraldine, quitter Christine, mais pas pour vivre avec Géraldine, vivre plutôt seul, avec mes passions et mes choix personnels ! Allez, on accélère le train, c’est toujours bon de finir par un sprint !

Tiens, la porte du garage est restée ouverte ?

J’ai un peu de mal à reprendre ma respiration. Mon cœur bat la chamade et mon pouls s’est emballé. De grosses gouttes de sueur ruissellent sur mon visage et agressent mes yeux. Le verdict du chrono est sans appel. C’est une bonne sortie qui confirme ma progression actuelle.

J’entre dans le sous-sol. Le silence exceptionnel qui règne m’inquiète. J’ai le sentiment de retrouver un moment de ma vie que j’aurais oublié par nécessité… comme un cauchemar… J’ôte mes baskets et prends l’escalier qui mène à l’étage. Une pensée noire se forme dans mon esprit, comme un nuage noir d’orage cache le soleil pour apporter la pluie…

La porte de l’étage est également ouverte… J’avance, un nœud dans le ventre… Je pénètre dans la cuisine… Mon dieu !

Christine est là, couchée sur le carrelage dans une position indescriptible. Son sang recouvre le sol et éclabousse les murs. Des marques de pas, celles de mes baskets et celles de ses mocassins,  sont visibles dans la pièce. Elles indiquent un corps à corps effroyable et sanglant.

Le doute ne peut subsister plus longtemps, malgré mes efforts pour refuser l’évidence. Une lettre à peine chiffonnée trône sur la table. D’où je suis, je peux reconnaître l’écriture de Géraldine. Elle annonce brutalement à Christine notre liaison. Je me rappelle… le courrier… Christine qui crie, qui hurle… moi, énervé, puis menaçant… ce couteau de cuisine à portée de main… Si le doute subsiste, ce n’est pas à mon avantage…  

Les larmes ont remplacé la sueur sur mon visage, lavant progressivement mes yeux de ce sel cruel et noyant tout mon être dans une douleur sans fond.  

 

Michel ANge mai 2006

 

Note de l'auteur : Cette petite nouvelle a été écrite à l'occasion d'un concours... Elle n'est ni autobiographique ni de grande qualité d'ailleurs !

 

 

 

 

 

 

  

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Published by MichelAngelo - dans Mes Nouvelles
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